«Je ne supporte plus que la dernière image de Daniel soit celle d’un ancien militaire devenu SDF !»

Rencontre avec Isabelle ROUX dernière compagne de Feu Daniel CREPET ancien militaire, dont le corps sans vie fut retrouvé en Juillet dernier, dans une rue de la commune de Poissy (en région parisienne). Grâce à la fraternité et la solidarité associative de certains anciens combattants, ainsi que la participation de quelques donateurs particuliers, le carré des indigents autrefois appelé la fosse commune a pu lui être évité. Le 31 Juillet dernier, Daniel fut enterré dans les honneurs et le respect dus à un ancien soldat de la nation.

 

Journal Le Conscrit : Bonjour Isabelle ROUX, tout d’abord merci de la confiance que vous nous témoignez en souhaitant vous exprimer publiquement dans les colonnes du Journal Le Conscrit.

Pouvez-vous expliquer à nos lectrices et lecteurs pourquoi ce souhait de parler de Daniel ?

 

Isabelle ROUX :
J’ai laissé passer au jour d’aujourd’hui, plus de 2 mois, depuis que l’on m’a annoncé le décès de Daniel, lisant beaucoup de choses sur les réseaux sociaux et la presse écrite, dont l’image choquante que l’on a véhiculée de lui partout, en tant que *SDF*. Je ne supporte plus que la dernière image de Daniel soit celle d’un ancien militaire devenu SDF ! Après avoir été un soldat de la nation, Daniel avait une histoire en tant qu’homme. Une histoire a valeur humaine avec ses joies et ses souffrances, qui sont tout autre que l’étiquette d‘ex soldat SDF que certains n’ont pas hésiter à lui coller, oubliant le respect à la dignité auquel Daniel l’homme, le papa, a droit.
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Journal Le Conscrit : Justement parlez-nous de Daniel, de l’homme qu’il était lors de votre rencontre ?

Isabelle ROUX : « Jai rencontré Daniel, il y a 16 ans dans un café dansant, dans la ville de Poissy (78) où il y travaillait comme cariste chez Peugeot. A 31 ans, installé dans la vie sociale et professionnelle, il disposait dun appartement coquet à la propreté et aux rangements limite maniaques. Cétait un homme agréable et très élégant, toujours très attentionné à porter des vêtements à la mode et impeccables. Il était dun naturel gai, causant, sauf avec les personnes quils jugeaient hautaines ou extérieures à son monde à lui : un monde simple. Dune générosité sans limites pour les personnes dans le besoin, il allait jusqu’à prêter sa carte bleue, parfois au détriment de sa propre fragilité financière. Sa vie a souvent été jalonnée de rencontres avec des personnes blessées de la vie. Il faut croire quil les attirait ».

Journal Le Conscrit : Vous parlait-il de sa vie militaire passée ?

Isabelle ROUX : 
Il m’en parlait rarement , ce n’était pas un sujet de discussions qu’il souhaitait avoir. Il ne regardait jamais de film ou documentaire sur la guerre. Il m’a seulement dit avoir été expédié manu militari par sa mère  à l’age de 18 ans , devant les portes d’un centre de recrutement de l’armée. Quand je l’ai rencontré, il avait sa malle bleue dans laquelle étaient rangés les souvenirs de son passé militaire, qu’il ouvrait et refermait lui seul et très rarement. Lorsqu’il le faisait, il s’isolait. La seule date où il évoquait avec fierté et émotion son ancien régiment, le 501ème Régiment de Chars de Combat à Rambouillet, c’était le 14 Juillet. Chaque année à cette date, en regardant ensemble le défilé à la télévision, je savais que l’armée resurgissait dans sa vie pour me raconter son métier de tireur dans les chars, et sa fierté d’avoir défilé avec son régiment sur les Champs-Élysées en 1991. Je voyais, à chaque fois, son émotion, il se cachait de ses larmes. Le reste de l’année, il n’en parlait jamais. D’ailleurs la seule photo militaire sortie de la malle bleue, était celle d’un ami en tenue militaire avec un petit singe surnommé ‹Brutus›. Photo, qui selon Daniel, avait été prise en Centre-Afrique. Il m’avait fait promettre de n’ouvrir la malle bleue que lorsqu’il serait mort. J’ai tenu ma promesse. J’ai eu confirmation qu’il avait participé à l’opération DAGUET durant la guerre du Golfe comme il me l’avait dit, et découvert qu’il était aussi parti en Centre-Afrique là où avait été prise la photo avec le petit singe ».

Journal Le Conscrit : Nous imaginons que vous avez commencé une vie de couple ordinaire comme les autres ?
Isabelle ROUX :

« Nous avons emménagé ensemble poursuivant une vie de couple, parsemée de joies mais aussi de déceptions et difficultés. Daniel a perdu son emploi chez Peugeot mais a très vite retrouvé du travail. C’était un bosseur et pas du tout le style à attendre dans son canapé que les indemnités chômage tombent. Lors d’un nouvel emploi, on lui a demandé différents papiers dont un acte de naissance. C’est de cette façon, qu’il a découvert qu’il était en réalité un enfant adopté. Cette découverte fut un réel choc pour lui. Mais elle ne lui permettra jamais d’obtenir les réponses aux questions qu’il était en droit de se poser, ses parents adoptifs lui fermèrent la porte au nez et jamais n’ont voulu répondre à ses questions. Famille adoptive avec qui il coupa les ponts, sauf une sœur avec qui il entretenait de rares relations. Lorsque Daniel a voulu récupérer ses médailles militaires restées chez sa mère adoptive, il eut une grande tristesse mais aussi de la colère, en apprenant qu’elle les avait vendues ».

Le Journal Le Conscrit : Qu’est-ce qui a changé chez Daniel, après la découverte de son adoption ?
Isabelle ROUX :

« Ces interrogations seront toute sa vie restant, une blessure qui jamais ne se refermera, entraînant Daniel dans la spirale de l’alcool avec toutes ses conséquences sur sa vie professionnelle et notre couple. Nous avons connu les séparations et les retrouvailles. Il finit par se retrouver sans emploi, là encore nous nous sommes de nouveau séparées. Nous avions gardé contact, se protégeant mutuellement à distance. Pour nous donner une dernière chance, j’acceptais qu’il revienne prés de moi et notre fils, sous la seule condition qu’il se soigne de sa dépendance à l’alcool en faisant une cure de désintoxication. Ce qu’il accepta. Ses démons le poursuivaient et étaient plus forts que moi et notre vie de famille, Daniel souffrait d’un mal de vivre très certainement lié à des questions restées sans réponses sur son adoption, mais je pense aussi très certainement lié à son passé militaire. Quand il est revenu de désintoxication, sa première réaction fut de partir dans le hangar où était entreposée sa malle bleue. Seul, il y restera plus d’une heure. Il s’était passé quelque chose durant sa cure en lien avec son passé militaire. Peut-être que les rencontres avec un psychologue durant cette cure avaient mis en lumière des souffrances vécues durant une opération militaire ? Je ne le saurai jamais. Sa période d’abstinence dura 8 mois, ses démons revinrent aussi vite qu’ils étaient partis. Nous avons alors décidés de nous séparer définitivement d’un commun accord en 2015 ».

Le Journal Le Conscrit : Que s’est-il passé pour Daniel, après votre séparation définitive ?
 
Isabelle ROUX :

« Je gardais notre fils prés de moi et Daniel est parti s’installer chez ses amis dans le 77 (banlieue parisienne). Nous nous appelions régulièrement, il prenait des nouvelles de son fils Tète de Guignol comme il aimait l’appeler. Il me disait aller bien vivant du RSA (en réalité c’était faux, j’apprendrai après sa mort qu’il n’avait jamais entrepris les démarches pour le demander). Je n’aurai pour rien au monde changé mon numéro de portable au cas où il aurait eu besoin de moi, je répondrai présente. Je l’avais fait tant de fois par le passé, il était le père de mon enfant, il restait mon ami. A partir de Novembre de l’année dernière, je n’ai plus réussi à le joindre, son portable n’était plus en service. J’ai pensé qu’il avait peut-être trouvé un travail, qu’il se refaisait une vie tant bien que mal. Moi-même, je poursuivais la mienne de vie avec un travail à responsabilités en tant que Chef de service éducatif, tout en élevant seule notre fils. Les mois ont passé jusqu’à ce que je reçoive un message privé d’une de ses nièces adoptives, soit le 19 Juillet à 18h30, me demandant si j’avais eu des nouvelles de Daniel car il serait mort.»

Le Journal Le Conscrit : Que pouvez-vous nous dire sur les circonstances du décès de Daniel?
Isabelle ROUX :

«Merci de me permettre de remettre les pendules à l’heure si je peux me permettre l’expression ! Je confirme la date de son décès : le 14 Juillet 2018 à 9 heures du matin. Son destin d’ancien soldat a voulu qu’il nous quitte ce 14 Juillet dernier, une date si symbolique pour lui depuis des années, comme je vous l’ai expliqué. Je voudrai préciser que son corps a été retrouvé dans la ville de Poissy, dans un lieu où se retrouvaient des sans-abris de cette ville. Ces derniers ont précisé à la gendarmerie que Daniel était un ancien soldat de l’opération Daguet, mais rien ne prouve la durée passée avec ces personnes sans domicile fixe, car Daniel était chez des amis dans le 77 quelques jours encore auparavant (selon les dires de ces amis). Il portait sur lui, un papier sur lequel étaient juste inscrits son nom et prénom : Daniel CREPET, sans aucun papier d’identité, ni carte bancaire. Pourquoi n’avait-il plus aucun document sur lui ?»

«Et pourtant, des personnes du monde des anciens combattants, n’ont eu aucune décence en affirmant dans la presse écrite et sur les réseaux sociaux que Daniel était un SDF. Sans se renseigner sur sa vie, oubliant qu’il avait une famille de sang pourtant présente le jour de son enterrement. Certaines personnes du monde associatif sont même allées jusqu’à publier une photo personnelle de Daniel en tenue militaire, sans autorisation, partout sur les réseaux sociaux et presse écrite, cette même photo personnelle que j’avais donnée uniquement pour la cérémonie de son enterrement ».

Journal Le Conscrit : Parlant du monde des anciens combattants, quelle a été leur implication après le décès de Daniel ?

Isabelle ROUX : «L’ONACVG (l’Office Nationale des Anciens Combattants et Victimes de Guerre) a lancé un appel aux anciens soldats de l’opération DAGUET sur les réseaux sociaux pour obtenir plus d’informations sur Daniel. Ses parents adoptifs, sa famille adoptive refusant de prendre en charge les obsèques, une chaîne d’entraide financière dirigée par l’ONACVG s’est formée grâce à l’Association des anciens militaires de Daguet, l’Association des anciens militaires de la guerre des Balkans, des particuliers, anciens militaires et union d’anciens combattants. C’est cette fabuleuse solidarité militaire qui a permis à Daniel d’être enterré dignement et non dans le carré des indigents. Je leur renouvelle mes sincères remerciements. Je tiens à préciser, que le Président de l’Association des anciens de la guerre des Balkans, s’est engagé personnellement sur le règlement des factures avec les pompes funèbres (concession, cercueil, pierre tombale et cérémonie) avant même d’avoir reçu les dons et d’en connaitre le montant. Ceci pour respecter le délai d’enterrement imposé et surtout éviter à Daniel de finir dans la fosse commune. Le Président d’Association des anciens de la guerre des Balkans a engagé sa signature pour un montant total de 9 754 euros*. Je pense qu’il est important de le dire et surtout le remercier ainsi que son association, d’avoir agi dans l’ombre, avec des valeurs de fraternité pour Daniel, n’espérant rien d’autre que de permettre à leur frère d’arme de partir dans les honneurs et la dignité.»

«Pour finir notre entretien, je veux aussi ajouter que le décès de Daniel a donné lieu a une volonté de récupération médiatique honteuse de la part de responsable d’association d’anciens combattants que je ne citerai pas publiquement mais qui se reconnaîtra, n’hésitant pas à se mettre en avant de manière médiatique durant plusieurs jours avant et après la mort de Daniel. Ce même responsable d’association d’anciens combattants qui s’est approprié faussement des honneurs indécents sur l’évitement de la fosse commune pour Daniel et le qualifiant publiquement dans la presse, de SDF. Un mois après l’enterrement, j’apprends que la Mairie de Poissy veut mettre la concession où il repose, au nom de Daniel, permettant ainsi à n’importe qui de faire n’importe quoi sur sa tombe. Je suis en droit de revendiquer la concession où repose Daniel dont j’ai fait demande par voie administrative auprès de la Mairie de Poissy, fin Août. A ce jour, un mois et demi après plusieurs appels téléphoniques, plusieurs mails dont deux courriers personnels adressés au Maire de Poissy, je n’obtiens aucune réponse. Il y a tout juste une semaine,    j’apprends par personne interposée que la Mairie de Poissy a officiellement mis la concession au nom de Daniel. Une fois de plus, Daniel ne donne lieu à aucune considération et encore moins de respect. On veut le ramener à un statut de sans famille et donc personne pour le défendre !
Je n’abandonnerai pas Daniel, le père de mon enfant, mon ami. Malgré les coups bas et les tentatives de m’acheter, je me battrai le temps qu’il faudra pour lui permettre de continuer à reposer en paix et empêcher quiconque de danser sur sa tombe.

 

*Le montant des obsèques a été financé par trente-huit dons financiers. En détail cela  représente : 7 associations d’anciens combattants, 2 mutuelles militaires, une institution au service des blessés de guerre, une institution au service des ressortissants et vingt-sept personnes particulières et anciens militaires.

Les dons utilisés se chiffrent à : 9754.00 euros pour l’intégralité des obsèques.

(Interview Mercedes CREPIN).

 

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